Olivier Silloray réinterprète Ali baba pour les DYS

Propos recueillis par Anne-Hélène Tahon

Anne-Hélène Tahon : Comment avez-vous été contacté ?
Olivier Silloray : Étant originaire de Nantes, je connaissais certains membres de l’équipe Mobidys. Je suivais le développement de cette start-up avec intérêt, mais d’assez loin, ne serait-ce que pour des raisons géographiques (j’habite en Normandie). Et puis, en octobre 2015, le calendrier s’accélérant soudain pour Mobidys, j’ai été sollicité, en vue d’une parution très rapide.

Olivier Silloray, auteur de l'adaptation d'Ali BabaAHT : Pourquoi avoir accepté de réécrire cette histoire encore une fois ?
OS : Parce que je trouve le projet excellent, tout simplement. Des gens naissent avec certaines particularités cognitives qui les handicapent dans le processus de lecture. Ceci les empêche d’accéder à toute une part de notre culture commune. J’aimais l’idée de donner un coup de pouce à ces lecteurs-là. D’ailleurs, si je puis me permettre, c’est peu dire que, en France, nous avons un problème d’accessibilité, ceci à tous les niveaux. Je suis en fait assez effaré de voir à quelles situations sont parfois exposées les personnes porteuses de handicap dans notre pays. Pour moi, c’est un contre-sens historique. Je sais que ce n’est pas facile à comprendre, il faut souvent hélas être confronté personnellement à ce genre de situation pour avancer sur le sujet, mais je suis certain que le handicap, quel qu’il soit, est une immense richesse pour une nation. Prendre en compte les difficultés de l’autre, c’est trouver en soi des ressources insoupçonnées. C’est d’ailleurs une des leçons d’Ali Baba : parle à ce qui te semble pétrifié, et tu vas découvrir un trésor.

AHT : Est-ce que cela est difficile d’écrire en pensant aux difficultés de lecture ? Si oui, quoi en particulier ?
OS : Ça a été un immense plaisir. Les contraintes d’écriture ont été à mon sens extraordinairement fécondes. L’obligation de faire simple m’a permis d’aller très loin dans le texte, d’en découvrir les logiques profondes, mais aussi — et je le dis avec tout le respect dû mes prédécesseurs — d’en découvrir certaines incohérences… Je ne parle évidemment pas des rochers qui s’ouvrent quand on leur parle. Avec ça, je suis d’accord. Comme je vous le disais, dans la vie, il arrive fréquemment qu’on soit face à des murs, et que ces murs, on ne sait pas pourquoi, s’évaporent d’un coup ! Non, je pense plutôt à ces croix tracées sur les maisons par les voleurs et par la servante Morgiane. Ce passage m’a tout de suite paru problématique. D’abord à cause de la longueur qu’il introduisait dans le format très ramassé qui m’était imposé. Ensuite, si l’on suivait la logique de protection des petits secrets d’Ali Baba, il m’a semblé impossible que la servante, si intelligente, se risque à faire des marques sur toutes les maisons du voisinage. Rien de mieux pour attirer l’attention des curieux ! Sans compter que la maison d’Ali Baba, qui est celle de feu son frère, est une belle maison, une maison distinguée. Des voleurs pouvaient-ils vraiment la confondre avec une autre maison? Donc, voilà, l’histoire des croix et des voleurs qui « s’entre-décapitent », j’ai mis tout cela de côté… Chacun jugera de la pertinence de ces choix, mais je crois qu’il en ressort quelque chose de tout à fait digne sur le plan littéraire, et je suis à peu près certain que les jeunes lecteurs dyslexiques ne seront pas les seuls à s’intéresser à notre Ali Baba.

AHT : Y a-t-il eu beaucoup d’aller-retour avec Mobidys pour faire la chasse aux mots ou aux tournures de phrases difficiles ?
OS : À l’heure où nous parlons, le travail n’est pas complètement terminé. Le texte est en relecture auprès des spécialistes. Il y aura certainement des choses à épurer encore. Je pourrai vous en dire plus une fois que nous aurons la version définitive ! Mais globalement, j’apprécie beaucoup le contact avec l’équipe. L’approche éditoriale est très professionnelle. Je crois aussi que c’est ce qui fait toute la force du projet.

AHT : Avez vous eu des contacts avec l’illustrateur ?
OS : Bien sûr. En ce moment, tous les matins, j’ai une nouvelle image de Fred Besson dans ma boîte mail. Un vrai calendrier de l’avent ! Pour le reste, le travail se fait de manière indépendante. Je pense que c’est très bien ainsi. L’illustration est une dimension supplémentaire de l’œuvre. Je ne suis pas un grand mathématicien mais j’ai toujours en tête l’image des dérivées qui viennent tangenter les fonctions, comme des papillons délicats qui se posent en point unique de la courbe. L’illustration, pour moi, c’est cela. Une image qui se pose délicatement à un endroit précis du texte. C’est tout un art. Et ce n’est pas le mien.

AHT : Avez-vous écrit aussi en pensant aux illustrations possibles ?
OS : Quand j’écris, je vois des images. Je dirais même que j’écris parce que je vois des images. Mais au fond ces images ne concernent que moi, et comme je vous le disais, je me garderais bien d’en faire part à un illustrateur. Encore une fois, l’illustration, c’est un autre monde qui s’ouvre. J’aime être illuminé par ces éclaircies.

AHT : Que pensez vous du fait que ce livre paraisse en version numérique ?
OS : Je n’en pense que du bien. D’abord, je crois que c’est un moyen rêvé pour mettre en place un système de lecture aidée. Mais, tout ceci, les gens de Mobidys sauront mieux en parler que moi.
Plus largement, la lecture sur écran me paraît aller de soi. Je comprends bien les réticences actuelles. Dans les situations de « changement de paradigme » comme on dit, chacun se demande s’il va pouvoir survivre, au sens le plus cru du terme. C’est le moteur même de l’Histoire. Comme beaucoup de monde désormais, je pense que le numérique va détruire des choses, mais aussi en construire d’autres, plus vastes, et peut-être mieux adaptées à chacun. C’est un espoir bien entendu. Mais bon, quand je vois toutes les choses qu’il y a à faire, tous les problèmes criants qu’il y a à régler, notamment dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, je n’ai pas envie de me laisser tenter par autre chose que l’espoir.

Bibliographie d’Olivier Silloray :

Jeunesse:
Bout-du-Monde, Magnard Jeunesse, 2013
Le Grand Piano Noir, Bayard Jeunesse, 2008
La Marmite du Diable, Bayard Jeunesse, 2006

Adultes:
F., NRF, octobre 2001

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