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La technologie au service de l’égalité des chances

Claire Salomé et Jean-Claude Houbart travaillent pour Pacte Novation, une société spécialisée en intelligence artificielle (IA), partenaire de MOBiDYS. Experts du traitement automatique du langage naturel, leurs recherches permettent d’automatiser la conception des livres FROG, et notamment le découpage en unités de sens (les rhèses). Ce sont ces rhèses qui sont l’unité de lecture du texte en audio, et qui apparaissent lorsque la fenêtre de lecture est activée.

Livre FROG numérique adapté aux DYS

Claire et Jean-Claude nous expliquent aujourd’hui leur travail au quotidien et nous éclairent sur la manière dont la technologie se met au service de l’égalité des chances.

Claire : L’intelligence artificielle, c’est donner la possibilité à la machine de faire des tâches comme un humain pourrait les faire, et même plus rapidement, par exemple grâce à un réseau de neurones.

On peut l’utiliser dans tous les domaines, même dans ceux dont on pourrait penser qu’ils n’ont rien à voir avec l’informatique et l’intelligence artificielle : les transports, la santé, la mode, l’édition,…

Jean-Claude : L’IA, ce sont des programmes informatiques qui n’ont pas une tâche précise mais qui vont être capables d’apprendre en fonction des données et des exemples que l’on va leur donner.

En fonction des exemples, le programme va être capable de reproduire des comportements qu’il aura observés. Plus on lui donne d’exemples, plus le système est efficace et précis.

Cela sert dans le domaine des systèmes prédictifs : par exemple, en analysant les signaux d’un train, d’une éolienne, d’une voiture… En fonction des exemples passés, on peut anticiper des pannes. Il y a aussi l’analyse d’images qui est beaucoup utilisée sur Internet, notamment pour la protection des droits, ou pour identifier les images violentes ou illicites. Si l’on donne à la machine assez d’exemples de contenu elle va pouvoir identifier les nouveaux contenus comme licites ou illicites.

Pacte Novation a été créé par un spécialiste en IA, Christian Tora, et applique l’IA à différents domaines : finance, industrie, transport, commerce, analyse de la relation client… Depuis ses débuts en 1994, l’entreprise s’est positionnée sur l’IA et en a suivi les évolutions pour rester à la pointe de l’innovation.

Quel est le but des recherches que vous menez pour MOBiDYS ?

Jean-Claude : MOBiDYS enrichit des textes avec des béquilles cognitives pour aider les personnes en difficulté de lecture, principalement des dyslexiques. Pour cela, il faut un travail très précis sur le texte, mot par mot, voire lettre par lettre. Le but de l’IA ici, c’est d’automatiser ces tâches qui sont chronophages afin d’aller plus vite et de pouvoir proposer le maximum de textes aux lecteurs.

Claire : Ce que l’on va automatiser, c’est le « rhésage » des textes, c’est-à-dire le découpage en unités de sens. L’automatisation va permettre de traiter un grand nombre de textes rapidement. On va utiliser les dernières technologies comme de l’apprentissage par réseaux de neurones dont les performances sont vraiment satisfaisantes et que l’on applique au traitement du langage.

Jean-Claude : La difficulté, était la faible quantité de texte « rhésés ». Or, une IA fonctionne à partir d’exemples. Il faut donner de nombreux exemples au système pour qu’il soit performant. Dans la deuxième moitié de 2018, nous avons a eu la possibilité d’accéder à des systèmes qui avaient déjà subi des apprentissages, par exemple sur le site Wikipedia qui contient des milliards de mots. Le système ne savait pas identifier les rhèses mais il savait déjà traiter le langage : à partir de là, il est possible de faire du « fine tuning », c’est- à-dire que l’on va ajuster le modèle : avec quelques milliers d’exemples, on peut arriver à des résultats intéressants. Cela existait déjà sur l’image : le défi, c’était de transférer cette technique vers le langage naturel, notamment grâce à un système de Google appelé Bert.

Pour les spécialistes de l’intelligence artificielle, le traitement du langage naturel est-il un domaine à la pointe de l’innovation ?

Jean-Claude : Le traitement du langage naturel est innovant car ce n’est pas seulement une question de grammaire, c’est aussi une question de sens.

C’est un peu comme pour la traduction : avant, les systèmes traduisaient mot à mot. Aujourd’hui, quand on utilise une intelligence artificielle pour traduire, on a l’impression que le système comprend le sens. C’est une illusion : en réalité, en nourrissant le système avec assez d’exemples, on arrive à donner l’impression qu’il comprend le sens de ce qu’il traduit. Et c’est cette notion de sens qui fait la difficulté. Le traitement du langage est bien plus difficile que le traitement de l’image. Dans l’image, il y a beaucoup moins de risques de confusion alors que dans le langage, il y a beaucoup plus de métaphores, le sens dépend beaucoup du contexte.

Claire, vous avez utilisé la métaphore du « réseau de neurones » : de quoi s’agit-il ?

Claire : Un réseau de neurones, c’est un outil utilisé en apprentissage, inspiré de la manière dont fonctionne le cerveau d’un être humain. On va connecter ces neurones avec des fonctions : ainsi, quand on donne une entrée à la machine, elle applique ces fonctions et nous donne une sortie, un résultat. Afin de donner le meilleur résultat possible, le réseau doit dans un premier temps apprendre de lui-même par essai-erreur sur des exemples et ajuster les fonctions connectant les neurones.

A terme, sera-t-il possible d’automatiser pleinement le découpage en rhèses ? La machine pourra-t-elle ne plus faire d’erreur ?

Claire : Il y aura toujours des erreurs car l’être humain lui-même fait des erreurs. Pour moi, la machine peut obtenir des résultats équivalents à l’humain.

Jean-Claude : Entre deux humains à qui on demande d’identifier des rhèses, on a 80% de similitudes. La rhèse, c’est déjà une notion difficile. La machine fait aussi des erreurs flagrantes, qu’un humain ne ferait pas. Sur ce point, je pense qu’il y aura toujours des erreurs car les phrases peuvent être suffisamment spécifiques pour piéger l’Intelligence Artificielle. La question, c’est d’arriver à un taux suffisamment faible pour que cela ne gêne pas le lecteur. Selon les spécialistes du langage, ce seuil serait autour de 90%.

Avez-vous d’autres recherches en cours qui pourraient être mises au service des livres FROG ?

Jean-Claude : Oui, par exemple le fait de lever l’ambiguïté sur certains pronoms. Les élèves dyslexiques peuvent avoir besoin d’une aide pour savoir quel personnage est désigné par un pronom. Aujourd’hui, sur les livres FROG, un clic sur un pronom permet de savoir de quel personnage il s’agit : l’IA pourrait permettre d’identifier automatiquement quel personnage est désigné par quel pronom, et permettre d’aller plus vite sur l’enrichissement du texte.

Et vous personnellement, quel est votre parcours ? Pourquoi avoir choisi ce type de projet ?

Jean-Claude : J’ai fait des études d’informatique mais j’étais déjà intéressé par les aspects théoriques car j’ai aussi étudié la logique et la philosophie de la connaissance. Il y a une dizaine d’années, j’ai travaillé dans l’éolien, sur des systèmes de prédiction : il s’agissait de prédire l’énergie produite selon les conditions météo, et j’ai commencé à travailler sur des réseaux de neurones. J’aime beaucoup l’innovation et j’ai voulu orienter ma carrière vers l’IA.

Ensuite j’ai rencontré Marion Berthaut et ce qui m’a intéressé dans le projet de MOBiDYS, c’est la question du langage. C’est un sujet de pointe, très difficile dans l’IA, pour ne pas dire le plus difficile. J’ai vu l’utilité de ce projet, notamment car j’ai une fille dyslexique.

On a beaucoup de crainte par rapport à l’IA mais je pense qu’un projet comme MOBiDYS, et il y en a d’autres aussi, montrent que l’IA n’est qu’un outil. C’est à nous de savoir quel objectif on vise. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise a priori.

Claire : J’ai fait une licence informatique générale et un master spécialisé en IA. Je voulais continuer dans ce domaine et Pacte Novation m’a proposé ce projet, avec du traitement du langage. Il y avait aussi cette dimension humaine et c’est ce qui m’a poussé à accepter cette mission. Je sais qu’il y a un résultat concret et que cela va aider des personnes.

En informatique, il y a beaucoup d’a priori. Je pense qu’il faut informer les jeunes, et notamment les jeunes filles qui sont peu au courant des possibilités dans ce domaine. J’ai envie que les femmes s’intéressent à ce domaine, et peut-être qu’elles y découvriront une voie qui peut leur plaire.

Pacte Novation - Jean-Claude Houbart et Claire Salomé - MOBiDYS

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