Mag'Innovation

Mettre le numérique au service du handicap

Rencontre avec Marion Berthaut, co-fondatrice et directrice de MOBiDYS, qui nous raconte l’évolution de l’aventure MOBiDYS.

Quel chemin avez-vous parcouru pour en arriver là ?

Un jour, durant le premier trimestre 2018, je suis contactée par un homme qui s’appelle Gaspard. Il souhaite que je participe au dispositif « Les Audacieuses ». Le titre ne me plait pas, je ne réponds pas à Gaspard car je n’aime pas l’idée qu’il faille des concours spécifiques pour les femmes. Plus tard, il m’appelle pour en discuter et connaître les raisons de mon refus. Il m’explique alors qu’il y a beaucoup de références masculines dans l’entrepreneuriat mais très peu de références féminines et que les petites filles ne peuvent pas s’identifier et donc se projeter. Je me suis alors dit « pourquoi pas ? »

Le dispositif était porté par La Ruche, je découvre ce que c’est et que MOBiDYS s’inscrit totalement dans ce dispositif (le Tech For Good, l’ESS). Je prends contact avec la CRESS (Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire) en juin 2018 qui propose d’aider à obtenir la mention ESS (Économie Sociale et Solidaire) sur le Kbis et l’agrément ESUS (Entreprise solidaire d’utilité sociale) en octobre 2018.

Nous étions en recherche de fonds à l’époque pour pouvoir réaliser un développement important sur nos algorithmes d’enrichissement FROG. Pour compléter la levée de fonds des Business Angels (130 000 euros) on a fait un levier avec le FONDES-France Active, que nous avons rencontré au mois de juillet, et on a touché les fonds en décembre (60 000 euros) plus une avance remboursable (80 000 euros) de la part de BPI.

Ce projet de R&D permet de démultiplier la production du format FROG et SONDO. Je pense que pour avancer, il faut d’abord savoir où aller et ensuite laisser les opportunités émerger. Et ne pas rester seul et ne pas porter un projet nombriliste. Pour terminer, un grand merci à Chloé de la CRESS, Gaspard de La Ruche, Alexandre BADELON de FONDES-France Active.

À votre avis, pourquoi personne ne l’a fait avant vous ?

Car il est nécessaire d’instaurer deux notions très importantes : la confiance et la transparence vis-à-vis des éditeurs.

« Le projet est né parce que les éditeurs ont accepté de se mobiliser pour la cause DYS, parce que nous leur faisons confiance et ils nous font confiance réciproquement. »

Quelles sont vos relations avec les éditeurs ?

En littérature, les éditeurs sont très sensibilisés aux difficultés d’apprentissage de la lecture. Ils sont en recherche de solutions.

Ils sont cependant tributaires de la décision des auteurs, ils ne peuvent pas décider seuls. Les éditeurs sont les représentants des auteurs. Certains d’entre eux vont décider que ce projet n’est pas pour eux, d’autres seront enthousiasmés par cette solution…

Il peut d’ailleurs arriver que nous soyons en contact direct avec les auteurs pour leur expliquer pourquoi les enfants DYS doivent avoir accès à leur livre. Ils sont en général flattés d’être sélectionnés, découvrent cette problématique et sont partants !

Quelles sont vos relations avec les différentes associations ?

MOBiDYS ne serait pas ce qu’elle est sans les associations de parents d’élèves DYS qui nous aident à tester les solutions. Il n’y a pas deux DYS qui se ressemblent, et pour prendre en compte l’ensemble des troubles cognitifs il nous fallait des retours riches et nourris de vrais enfants DYS, des retours concrets du terrain de la part des enfants.

Je pense par exemple à cette maman qui raconte qu’elle offre le livre papier pour Noël à sa fille de 9 ans. La petite fille est contente mais ne lit pas le livre. La maman lui offre le format FROG deux jours après. Quand elle reçoit le livre électronique, elle ne demande à personne de lui installer, se débrouille toute seule et reste deux, trois jours dans sa chambre à écouter le livre en boucle. Quelques jours plus tard elle se met à lire le livre papier à son neveu de 5 ans. Elle a elle-même su s’emparer du livre et partager l’histoire avec son neveu. C’est ça, le plaisir de lire !

Le format FROG a-t-il été crée par MOBiDYS ?

Oui. Ce format est issu de travaux de recherches avec les orthophonistes basés sur les dernières découvertes en neurosciences, sur ce qui est susceptible de compenser la dyslexie. Ce format aide au décodage, à la compréhension et à savoir où porter l’attention pour l’élève DYS. L’interface est faite pour développement l’autonomie de l’élève.

Le format FROG est un format ouvert. Notre ambition est de pouvoir permettre à d’autres de réaliser des livres FROG, et pourquoi pas, partout dans le monde.

On ne peut pas être partout à la fois. Plus on sera nombreux à proposer ce format, plus riche sera l’offre pour les DYS.

Vous proposez désormais une bibliothèque numérique pour les collèges, appelée SONDO. Quelle est votre démarche par rapport aux professeurs des collèges ?

Nos outils ne changent pas la pratique pédagogique de l’enseignant. On permet juste aux DYS d’accéder à l’écrit sur lequel se base le professeur, on leur permet de faire ce que les autres font. Bien sûr si le prof peut faire de la pédagogie différenciée c’est mieux, mais c’est avant tout à l’élève qu’on donne un outil qu’il n’a pas.

D’ailleurs lors d’une expérimentation, un élève nous a dit « enfin un truc qui est fait pour nous aider et pas pour nous enfoncer » !

Que voulez-vous apporter à l’enseignement aujourd’hui ?

Nous souhaitons apporter une solution pratico-pratique pour les élèves (environ 300 000 collégiens en France sont en difficulté avec la lecture). Une solution simple et efficace.

Je ne suis ni prof ni professionnelle du langage, je ne suis pas là pour dire « vous devez faire autrement ». Je suis une professionnelle du numérique, ma mission est de mettre le numérique au service d’un besoin, en l’occurrence l’intelligence artificielle au service du handicap.

Y’a-t-il des preuves que ça marche ? Comment mesurez-vous les résultats ?

On a travaillé avec des professionnels du langage qui ont mis en exergue trois grands progrès type que peuvent faire les DYS grâce au format FROG. On observe une augmentation de la vitesse de lecture et une diminution des erreurs d’oralisation. On constate également une amélioration de la mémorisation à court et moyen terme, d’une séance à l’autre, où l’enfant va être capable de se remettre en mémoire ce qu’il a compris en détail.

Comment les parents réagissent-ils généralement ?

Les parents sont extrêmement demandeurs et trouvent même que ça ne va pas assez vite. Ils nous réclament des livres pour le lycée et l’école primaire, les succès jeunesse. On entend beaucoup que ça devrait aller plus vite et que tous les collèges devraient déjà avoir cet outil.

Nous recevons aussi des messages pour nous aider, pour enregistrer les textes, pour les tester et faire des retours. On reçoit ainsi beaucoup de propositions de collaborations au sens « d’agir », comme ces parents qui se proposent de faire des présentations du programme SONDO dans le cadre des associations de parents d’élèves.

À votre avis, pourquoi les collèges pilotes ont-ils répondus présents, si nombreux par rapport à vos attentes ?

Parce que les profs sont presque aussi désemparés que les parents face au handicap et contrairement à ce que l’image populaire véhicule, les profs ont en général une énorme conscience professionnelle. Ils cherchent eux aussi des solutions et veulent tester de nouveaux outils, de nouvelles approches, veulent s’assurer que le format FROG va vraiment aider leurs élèves. Les profs sont les plus gros ambassadeurs de l’offre FROG.

Que répondez-vous aux parents et professionnels qui souhaitent faire adhérer un enfant sans passer par l’école ?

Les éditeurs vendent ces livres là aux particuliers, il ne faut pas hésiter à aller directement sur le site de l’éditeur pour voir comment acheter ces livres (Nathan, Belin, Bayard…).

MOBiDYS est-elle prête à pallier d’autres troubles de l’apprentissage ?

Selon le besoin de l’éditeur, nous pouvons nous adapter à différents types de compensation, du moment que le numérique apporte un plus. Nous avons par exemple travailler avec Lescalire, sur Poule Rousse, un très beau conte destiné aux autistes.

Si c’est un projet d’écrit, que ce soit papier ou numérique et qu’il faut le rendre accessible à un public en difficulté avec la lecture, on peut faire quelque chose, oui.

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